Brigitte Collet webmestre de Vues en Coupe, Authologies et Monteloup se livre sur Ze WoC dans une entrevue fleuve pour le moins inattendue. Découvrons ci-après une femme qui n’a pas la langue dans sa poche lorsqu’il s’agit de parler de ce qui lui tient à coeur. Une entrevue bien loin des clichés féminins habituellements véhiculés sur Internet ; à n’en pas douter !
- Nom : Collet
- Prénom : Brigitte
- Surnom sur internet : Brigitte
- Sexe : Féminin
- Age mental : 12
- Age de mes artères : 100
- Profession : Indéfinissable !
- Lieu de résidence : Paris
- Citation : Qui vole un boeuf est vachement musclé (Chaval)
- Livre préféré : Angélique Marquise des Anges – Anne Golon
- Film préféré : The Matrix – Andy et Larry Wachowski
- Disque préféré : Disque préféré : si on pouvait faire une compilation qui aille de Mozart à Zebda en passant par Alpha, Massive Attack, Lou Reed, Kurt Weill, RZH, Nougaro, Lili Boniche
- Site préféré : Zazieweb
- Site détesté : Pas vraiment … sinon une aversion épidermique pour tous les sites boursiers
Qui est Brigitte Collet ?
… Quelqu’un qui n’aime pas parler d’elle ! Et finalement, ses sites parlent assez fidèlement d’elle, elle suppose !
Quand et comment as tu découvert l’internet ?
Vers 1996, assez anecdotiquement, puis mortellement pour ma facture de téléphone en 98 quand je me suis retrouvée bloquée plusieurs mois chez moi. J’ai eu envie de créer un site web pour m’occuper … J’ai tâtonné, créé une première page photo de mon chat et de mes vacances au Maroc en quelques semaines. Puis j’ai eu un choc sérieux en découvrant le site de Jeffrey Zeldman : le web pouvait être à la fois beau et intelligent ! Et là, j’ai commencé à apprendre vraiment …

A partir de ce moment là quelles ont été, et comment as tu abordé tes autres créations et expériences sur le net ?
Je me suis vite dit qu’il fallait que je trouve un fil conducteur pour créer une page ; je savais que je voulais faire partager mes
trouvailles sur le web, et je savais également que je voulais plus qu’une page de liens. L’idée d’un dictionnaire est venue
rapidement : ainsi est né le Dictionnaire Aléatoire, où chaque définition conduisait vers un site. L’expérience a été passionnante
pendant un peu plus d’un an … mais restait très personnelle. J’avais envie d’un site interactif, ou en tout cas d’un site qui donne
la parole à d’autres. L’occasion m’en a été donnée sur Infonie où j’ai découvert un forum, En ligne de Contes,
qui publiait des
textes littéraires amateurs. J’ai proposé à l’animateur du forum de créer un site du même nom pour diffuser les textes de façon plus
large… et voici le deuxième site. Lorsque j’ai quitté Infonie, En ligne de Contes a été repris par
un copain qui était – et est
toujours sur Infonie : le site a changé, vit sa vie, continue à diffuser des textes, et c’est très bien comme ça ! Pour moi, le
virus était pris… Un ou deux mois après, j’ai créé Vues en Coupe, qui diffuse lui aussi des
textes d’amateurs, mais dans une optique très différente : uniquement de courtes nouvelles et des poésies, en plusieurs langues.
Egalement des spéciales sur un thème : je lance une idée (une spéciale musique, une spéciale couleurs …) aux auteurs, et ils
rebondissent sur le thème. Le ton est souvent décalé, impertinent, inhabituel … et rencontre un joli succès. Je pense que ce site
apporte autant de plaisir aux lecteurs qu’à moi-même : quel bonheur de découvrir dans son courrier un texte qui vous fait chavirer,
de rire, de stupeur ou de tristesse. Et pour continuer dans la veine littéraire, j’ai créé Authologies
. Ce site est né d’une frustration : celle de ne rien trouver en français sur le web à propos d’Arthur
Koestler. Alors, puisque je ne trouvais rien, j’allais le créer … Authologies est donc né pour fournir des dossiers les plus
complets possibles sur des auteurs ignorés par le web francophone. Deux nouveaux dossiers par mois, un gros travail de recherche,
mais aussi un beau travail de collaboration, puisque deux dossiers (Wilkie Collins et Michel Leiris) ont été réalisés avec deux
personnes, deux passionnés, qui m’ont contactée par mail, et un troisième est en cours de réalisation. Là encore, un joli succès :
une bonne critique chez Ze WoC, une sélection de la semaine chez Yahoo, plusieurs indexations par auteurs.net … Et je l’espère,
surtout une occasion de (re)découvrir de grands auteurs. Le dernier né, un site en anglais, Monteloup,
consacré uniquement à Anne et Serge Golon, les auteurs des livres Angélique : ce site là est carrément né à la demande de
personnes qui avaient visité la page d’Authologies qui leur était consacrée,
et qui parlaient mal français … J’y ai là encore pris
beaucoup de plaisir – et le retour est énorme : j’ai reçu des centaines de mails du monde entier ! Ces trois sites, pour différents
qu’ils soient, participent d’une même envie : faire découvrir, et faire participer… Pour Vues en Coupe, c’est évident ; pour
Authologies, j’espère développer encore les dossiers faits en collaboration ;
et pour Authologies, à peu près 70% du matériel qui y est présent a été fourni par les visiteurs !

A ce propos, sur Authologies tu indiques que Anne Golon dont le mari est décédé en 1972 vit aujourd’hui en France dans un dénuement proche de la pauvreté. Au regard du succès mondial et de la popularité de l’oeuvre écrite par Anne Golon comment cela est-il possible ?
Et bien, c’est possible, au Pays Des Droits de l’Homme … Au départ, c’était l’agence internationale Opera Mundi qui diffusait la
saga des Angélique dans le monde entier. Jusque dans les années 70, Anne Golon a bien gagné sa vie, car avant la première
adaptation au cinéma, en 1962, Angélique s’était déjà vendue à 40 millions d’exemplaires en France. Le propriétaire d’Opera Mundi
est mort en 1982, et la société a été officiellement reprise par Hachette. Et là, tout s’est gâté : pas de contrat signé, des droits
cédés à des maisons de production et des éditeurs étrangers sans l’accord d’Anne Golon – Hachette allant même, en 1994, jusqu’à
brader les droits à la Russie (où il se vend une moyenne de 14 millions d’exemplaires par an !) en ajoutant, pour faire bonne
mesure, un droit de novélisation (c’est-à-dire que n’importe qui peut écrire un Angélique en Russie, le signer sous les noms
d’Anne et Serge Golon, et bien entendu sans reverser un kopeck à Anne Golon). En 1995, Anne Golon a attaqué Hachette et ses deux
filiales Jean-Claude Lattès et les Editions du Chêne. Elle a gagné le premier round en novembre de la même année : la 3ème chambre
civile du tribunal de Paris a prononcé la résiliation de tous les contrats litigieux, constaté que 20% des droits d’auteur n’avaient
pas été versés, et exigé du groupe Hachette que celui-ci rende des comptes sur ce dernier point. Hachette a bien entendu fait
appel – tout en s’arrogeant le droit de rééditer l’intégrale des livres via sa filiale Jean-Claude Lattès. Edition illégale donc, et
impunie jusqu’à aujourd’hui, puisque l’affaire n’est toujours pas jugée en appel. Edifiant, non ? La puissance d’Hachette (filiale
de Matra …) est telle qu’ils peuvent semble-t-il se permettre de défier la justice en toute impunité. Et face à ce groupe
surpuissant qui, avec Havas, contrôle largement plus de la moitié de l’édition en France, une petite bonne femme de 79 ans, qui a
travaillé toute sa vie et qui, faute de moyens, remet à plus tard l’écriture du quatorzième tome des aventures de son héroïne. Quand
on songe qu’Hachette a quasiment donné les droits à la Russie (pourquoi, d’ailleurs ? serait-ce une monnaie d’échange pour obtenir certains contrats juteux ?), que les films sont diffusés régulièrement sur les télévisions européennes, qu’ils viennent de sortir en DVD, que les livres sont régulièrement réédités en édition de poche … et qu’Anne Golon fait la fin des marchés pour trouver des légumes … on se dit qu’il y a quelque chose qui cloche avec la justice en France. Ce pays où le droit des auteurs est annoncé comme le plus protégé, permet qu’un éditeur tente de faire passer, de son vivant, un auteur dans le domaine public ! Cette histoire me met hors de moi … Déjà parce que, depuis mon adolescence, les Angélique font partie des livres que je relis régulièrement, et ensuite parce que c’est l’éternelle histoire du pot de terre contre le pot de fer. Je ne suis ni naïve, ni shootée à Don Quichotte, mais ce serait tellement bien que, pour une fois, ce ne soit pas le pot de terre qui se brise. Nous sommes tout un groupe (principalement des anglo-saxons, car comme par hasard, l’affaire est totalement inconnue en France) à essayer de l’aider notamment via une pétition que l’on peut signer sur la page d’Authologies consacrée à Anne Golon. Groupe que j’ai d’ailleurs rencontré via le web : j’effectuais une recherche sur Anne Golon car je voulais lui consacrer une page sur Authologies et, de lien en lien, j’ai découvert Angeliquebooks … et toute cette lamentable histoire. Ce qui démontre encore une fois la puissance du web : sans internet, j’aurais continué à croire qu’Anne Golon coulait une retraite heureuse et que la série des Angélique était terminée avec le treizième tome, sans internet la chape de silence qui pesait sur Anne Golon n’aurait pas commencé à se soulever. Ce serait formidable si ce silence cessait complètement.
A te lire, on pourrait presque en déduire qu’internet est à certains moments un moyen de défendre le livre imprimé. Pourtant c’est aussi le promoteur du livre électronique (e-book) et de la publication en ligne. Nombreux sont ses détracteurs qui ont peur de voir le papier rejoindre le papyrus et le parchemin au fin fond des musées. Toi qui publie des auteurs amateurs sur Vues en Coupe, qu’en penses-tu ?
Les deux peuvent non seulement cohabiter, mais aussi coopérer. Il n’y a pas concurrence. A mon avis, ils ne jouent pas dans la même cour … Le web est idéal pour publier de la poésie, des nouvelles (genres redoutés – à tort je pense – par les éditeurs classiques), mais à mon avis beaucoup moins adapté aux romans et aux essais. Essaie de lire un pavé de 800 pages sur ton écran ! Non, je pense que rien actuellement ne peut remplacer le plaisir du livre-papier, du livre en tant qu’objet. Par contre, si les éditeurs classiques ne se réveillent pas, ils vont rater ce que peut leur apporter le web : de nouveaux auteurs bien sûr, mais aussi une forme d’écriture nouvelle, adaptée à une lecture rapide : lecture que l’on peut retrouver dans la vie quotidienne moderne. Pour ma part, j’achèterais volontiers un bouquin composé de textes très courts et d’auteurs variés, comme ceux qu’il y a sur Vues en Coupe : le format idéal pour mes vingt minutes de métro ! Mais je me demande s’il existe encore beaucoup d’éditeurs prêts à prendre ce type de risques …

Sachant que pour l’instant une grande partie de la population française n’est pas connectée, ne peut-on craindre que cette forme de publication ne génère une accession à la culture à deux vitesses ? Couplée à un éventuel droit de prêt dans les bibliothèques, ne risquerait on pas d’empêcher une certaine catégorie de personnes de lire, tout simplement ?
Je ne pense pas qu’internet changera le fait qu’il y a déjà une culture à deux vitesses, cette culture à deux vitesses n’étant
d’ailleurs pas seulement liée à des problèmes économiques. Et puis il ne faut pas s’exagérer l’importance d’internet en matière de
culture … je demande à voir les statistiques des sites culturels face aux sites porno ou aux sites boursiers ! Quant au droit de
prêt en bibliothèque, je sens que je ne vais pas me faire que des copains en disant tout de suite que je suis pour … Je m’explique,
tapez pas tout de suite ! Quelle est l’origine de ce scandale ? Une pétition sous l’égide de Jérôme Lindon, le P.D.G des Editions
de Minuit, signée par 288 auteurs, aussi divers que Tahar Ben Jelloun, Jean-Claude Carrière, Dominique Fernandez, Patrick Modiano, Elie Wiesel … Des noms que l’on peut difficilement suspecter d’hostilité à la lecture publique ! Que demandaient-ils en substance ? Que soit appliquée en France la directive européenne de 1992 qui institue un droit obligatoire sur les prêts dans les bibliothèques. Que proposaient-ils ? L’établissement d’une cotisation modique, de l’ordre de 20 à 50 ff par an et par emprunteur. Soit le prix d’une place de cinéma ou de deux paquets de cigarettes … Et pourquoi ? Le nombre des prêts dans les bibliothèques municipales a progressé de 130% en 16 ans. C’est formidable. Par contre, le chiffre d’affaires de l’édition stagne, et les petites librairies ont des fins de mois difficiles (rappelons que les collectivités territoriales, les bibliothèques, ont le droit de se fournir chez les grossistes, avec des prix évidemment plus intéressants que dans les librairies). La fameuse directive européenne de 92 reconnaissait à tout auteur le droit exclusif d’autoriser ou d’interdire la location ou le prêt de son œuvre et d’en retirer une rémunération équitable. Car c’est bien du droit d’auteur qu’il s’agit là … Les écrivains ne font pas partie du service public ! Ils vivent de leurs droits d’auteur, calculés sur le nombre d’exemplaires vendus ; or, maintenant, il y a un prêt pour deux ventes … On trouve normal de payer dans les bibliothèque municipales pour emprunter des vidéos, des CD, des cassettes … Pourquoi en serait-il autrement pour les livres ? Le droit d’un écrivain a-t-il moins d’importance que celui d’un musicien ? Et puis, arrêtons d’être hypocrites, même si ce n’est pas politiquement correct … Un droit de prêt de 20 à 50 ff par an pour un nombre illimité de livres n’empêchera personne d’emprunter, et on en revient à la culture à deux vitesses : quelqu’un qui doit lutter pour la survie quotidienne, au point de ne pouvoir payer une somme aussi modique, ne fréquente guère les bibliothèques, gratuites ou non. Ce qu’il faut changer, ce n’est pas le droit de prêt, qui n’est que la rétribution normale et justifiée d’un labeur, mais le fait qu’il y ait, en France et en l’an 2000, des gens qui ne peuvent pas payer cette somme là par an.
A un moment tu dis : il ne faut pas s’exagérer l’importance d’internet en matière de culture, par extension, peux-tu nous préciser quelle est ta vision de la toile ? Et tout particulièrement de l’internet féminin ?
J’aime l’imperfection d’internet ; le fait qu’il y ait des pages perso totalement inintéressantes hors du cercle familial, des trucs mal ficelés, et parfois un bijou qui émerge. J’aime pouvoir m’acheter un t-shirt ou un CD aux Etats Unis, trouver le livre épuisé que je cherchais depuis des années, et tomber sur des merveilles comme Soulflare ou 5hirin, visiter le musée de St Petersbourg … Un web uniquement commercial m’ennuierait au plus haut point. Mais je crois à l’envie des gens de créer, de s’exprimer, de partager, de pousser des coups de gueule. Donc je pense que Ze WoC aura encore longtemps de la matière à explorer … Quant au web féminin, j’avoue que je ne me suis jamais posé la question ! Les femmes ont pris possession du web exactement au même titre que les hommes, et c’est normal. Je ne vois pas spécialement de différence entre les sites créés par des femmes et ceux créés par des hommes … Si par contre, on entend par web féminin, les portails et autres machins destinés aux femmes, alors là je vais essayer de rester polie et simplement dire que je trouve ça aussi totalement vide d’intérêt que la presse féminine.

Sur ce, je te laisse le mot de la fin …
Un site, alors : The Chap, l’humour british à son meilleur.